Mémoire

 

Eliahu de Luna Montalto (1567-1616), un grand médecin et un Juif fier de son appartenance, dans la période la plus noire de l’Inquisition

A la période médiévale et pendant la Renaissance, les théologiens catholiques, la Papauté en tête, se sont acharnés contre les Juifs. Ainsi en 1536 au Portugal, sont mis en place persécutions et conversions. Les Juifs convertis sont appelés Conversos ou Marranos (c’est-à-dire « Porcs »). Les médecins juifs étaient interdits d’exercice en France par le « bon » Roi Henri IV.

En dépit de cette atmosphère nauséabonde, les médecins juifs étaient tenus en haute estime et les Rois, sans se départir d’une belle hypocrisie, recourraient surtout aux médecins juifs lorsqu’ils étaient malades. Une anecdote est rapportée par G.M. Weisz dans le Rambam Maimonides Medical Journal de janvier 2017 : Le roi François 1er, en grande difficulté de santé, fit appel à un médecin juif espagnol ; pourtant, il refusa de se confier à lui lorsqu’il apprit que ce médecin n’était pas un « vrai juif », mais « un juif récemment converti ».

Revenons à notre Elie Montalto. Il naquit au Portugal en 1567 de parents marranes et n’apprendra ses origines qu’à l’âge adulte. Il fit en tant que Chrétien de très belles études à l’Université de Salamanque (Espagne), avant de voyager en Europe et notamment en France. Sa renommée vint de ce que, appelé par la Reine Marie de Médicis, au chevet de sa confidente, Leonora Galigai-Concini, il sut l’apaiser, si ce n’est la guérir, au grand dam du Roi Henri IV, antisémite convaincu, l’époux de Marie de Médicis.

Montalto, de plus en plus attaché à ses origines juives, changera son prénom de Felipe (amoureux des chevaux) en Philotheo (amoureux de Hachem) et quitta la France pour Livourne où le Duc de Toscane, Ferdinand Premier de Médicis, favorisait l’implantation d’une communauté juive. Montalto pourtant, après avoir brillamment réussi, décida d’abandonner honneurs et richesses à Florence, pour se consacrer à la population juive et pauvre du ghetto de Venise. Il restera 4 ans dans cette ville avant d’accepter l’invitation du Roi de France en 1612 auquel il soumettra ses conditions. Il devient alors à nouveau le médecin privé de Marie de Médicis.

Montalto est au plan médical un suiveur d’Hippocrate et Galien, un précurseur de Freud. Il s’intéresse autant au psychique qu’au somatique, ce qui plaisait à la Reine et à sa confidente dont les ennuis étaient plutôt psychosomatiques. Il s’illustre dans la publication de deux livres, l’un à propos de l’œil « Optima – théorie de la vision » (1606) où il démontre que la vision ne se fait pas dans l’œil mais dans le cerveau. Il tire sa conviction des textes de l’Exode 20*18 : «  …et tout le peuple vit les voix – kol ha-am roim et haqudot… ».

Le deuxième livre « Archipathologia » (1614) est un traité sur les troubles neurologiques et mentaux où il décrit aussi bien les maux de tête et l’épilepsie, la mélancolie et les cauchemars que les vertiges. Les traitements qu’il propose dans chaque cas sont remarquables.

Montalto débattra, en forme de disputation, avec un théologien dominicain, à propos des différences entre les deux testaments. Convaincu de ses croyances juives, Montalto sera le premier polémiste juif à qui l’on n’interdira pas d’exercer son art. Il affirmera sa foi en la complétant de son grand professionnalisme médical.

Il mourut en mai 1616 après avoir été contaminé à Tours par la peste, et comme il n’y avait pas de cimetière juif en France, il sera enterré à Amsterdam à la demande de la Reine de France. Sur sa tombe sera écrit en latin et hébreu : « Eliahu Montalto, médecin de la Reine de France ».

Ironie de l’histoire, sa patiente bien-aimée, Leonora Galigai Concini sera décapitée en 1617, un an après la mort de Montalto comme « sorcière juive ». Il s’en fallut de peu qu’un tel sort n’échut à notre héros.

 

Professeur Bernard LOBEL, Paris

22 juin 2017

 

 

Bronislawa Fejgin, une brillante bactériologiste disparue pendant la Shoah

Le Rambam Maimonides Medical Journal rapporte l’histoire dramatique de cette brillante bactériologiste, née à Varsovie en 1883 et qui disparut engloutie par la Shoah.

Elle avait étudié à Paris et fut diplômée en 1914 de l’Ecole de médecine à la Sorbonne. Retournée à Varsovie, elle prit la direction de l’Institut national d’hygiène.

Déportée dans le ghetto de Varsovie en 1940, elle dirigea l’Institut de bactériologie clandestin qui y fut mis en place pour lutter contre les maladies infectieuses. L’école et l’Institut fonctionnèrent pendant une année dans le plus grand secret jusqu’à la déportation en masse dans le camp de Belzec. Cet Institut organisa des cours pour 450 étudiants juifs venus de toute la Pologne, cours réalisés la nuit à la lueur des lanternes. Ces cours avaient pour but de former les futurs cadres de santé mais aussi de maintenir l’espoir de lendemains meilleurs. Les résultats des examens furent publiés et enterrés dans des containers exhumés après la guerre.

Bronislawa Fejgin développa ses recherches dans trois directions. La première s’organisa durant ses études parisiennes autour de la vaccination dans les utérus inflammatoires, et la scarlatine. Elle inspira ainsi Umberto Ecco dans « Au nom de la Rose » en découvrant que le streptocoque infectant la salive pouvait rester actif sur les pages d’un grimoire tournées avec un doigt imprégné de salive pendant plusieurs jours.

Le typhus exanthématique fut son second domaine. Elle lança les bases d’un vaccin et prépara un test sérologique de diagnostic.

Le dernier domaine fut celui des bactériophages à propos de la diphtérie, typhoïde et du protéus. Des controverses demeurent sur cette découverte, mais la contribution de Fejgin y fut essentielle. L’importance des bactériophages déclina après la découverte des antibiotiques et avec la mort de Fejgin dans le ghetto de Varsovie en janvier 1943.

Aujourd’hui l’intérêt pour les phages renaît devant le développement des bactéries multi résistantes aux antibiotiques. Cette voie de la bactériophagie, de nouveau à l’honneur, doit imposer Bronislawa Fejgin, femme éminente, dans ce milieu scientifique essentiellement masculin.

 

Professeur Bernard LOBEL, Paris

10 février 2017

 

 

Le docteur Arthur Kessler et le Lathyrisme

Né en 1903, Arthur Kessler fit des études de médecine à Vienne (Autriche) puis exerça dans l’armée roumaine. Il fut déporté en 1942, après l’invasion nazie de la Roumanie, en Transnitrie au nord du pays entre Moldavie et Ukraine. Prisonnier dans le camp de Vapniarka, camp de travail forcé, il va découvrir et décrire une maladie : le Lathyrisme. Cette affection est une intoxication due à l’ingestion de la «  farine de gesse », une plante fourragère  facile à cultiver en zone inhospitalière. Elle se rapproche  de la famille du pois de senteur.

Dans le camp de Vapniarka les prisonniers étaient nourris essentiellement avec du pain fabriqué à partir du pois de gesse (lathyrus saticus). Cette plante banale dans les champs de Transnitrie avait été trouvée en quantité par les Nazis après la retraite des Soviétiques. Elle servait alors  pour nourrir les chevaux. Cet aliment toxique pour l’homme à cause de son taux élevé d’alanine, était utilisé par les responsables du camp (qui étaient roumains) pour fabriquer le pain des prisonniers après l’avoir mélangé à l’orge et au foin qui le composaient. Les gardiens en savaient la toxicité puisque ce pain, réservé aux prisonniers, leur était défendu.

Utilisée en quantité et de façon prolongée, la farine de gesse est neuro toxique, ce qui est connu depuis l’Antiquité et explique son interdiction en Europe. Pourtant ce nutriment, facile à cultiver en temps de famine, reste  une source alimentaire en Afrique et en Extrême Orient.

Kessler, dans le camp de Vapniarka, constata rapidement les dégâts causés par cette nourriture et colligea les cas pathologiques qui en découlaient. Tout débutait par une paralysie des membres inférieurs qui remontait vers le thorax, liée à une dégénérescence de la moelle épinière. Les prisonniers commençaient par boiter puis se traînaient en utilisant leur main pour ramper sur le sol avant de mourir asphyxiés. Kessler décrivit la maladie, appelée Lathyrisme et détermina même les doses toxiques de la farine de gesse nécessaires à son apparition (300 mg par jour pendant plus de trois mois).

« Nous mangeons du poison et nous allons en mourir » dit-il avant de convaincre les prisonniers de mener une grève de la faim. Le commandant du camp auquel il se plaignait lui rétorqua : « mais qu’est- ce qui vous fait croire que nous ayons un intérêt à vous maintenir en vie dans ce camp de travail ?».

Le régime alimentaire du camp fut modifié au profit d’une maigre pitance, non toxique celle-là, mais tout aussi incapable de maintenir  en vie les prisonniers.

Avec la défaite des Nazis, le camp fut fermé et les survivants furent réintégrés en Roumanie. Les Nazis puis les Soviétique effacèrent toute trace du camp, ainsi que celles des nombreux lieux d’emprisonnement dans cette région, au point que les habitants locaux purent affirmer que Vapniarka n’avait jamais existé.

Le docteur Kessler eut la chance d’être dans la moitié des 800 000 Juifs roumains qui ont survécu à la guerre. Les documents rédigés dans le camp de Vapniarka et cachés jusque là furent publiés après la libération. Le docteur Kessler émigra en Israël et travailla dans une organisation médicale en allergologie. Il mourut en 2000. Sa description du  Lathyrisme reste pertinente à ce jour et permit de déterminer la cause de mort mystérieuse dans un collège d’étudiants en Alaska.

Aujourd’hui, le pois carré de gesse reste cultivé dans les zones de famine endémique, mais sous une forme détoxifiée de son alanine. Merci au docteur Kessler.

 

Professeur Bernard LOBEL, Paris

7  Décembre 2016

 

 



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