Notes de lecture

Notes de lecture du livre

de

Pierre Lurçat

 

La trahison des clercs d’Israël

 

Dans ce livre, Pierre Lurçat expose le rôle majeur qu’ont eu certains intellectuels juifs (en Israël et dans le monde) dans la critique d’Israël et sa délégitimisation dans le concert des nations.

Ce livre bien construit et documenté retrace la submersion idéologique de la société israélienne par le pacifisme dans les cinquante dernières années.

Par une analyse historique, Pierre Lurçat fait apparaître les deux écoles de pensée qui s’affrontent. Elles diffèrent par leur interprétation des textes bibliques, le Pentateuque et le Talmud. Cette dichotomie n’est pas nouvelle. On la retrouve tout au long de l’histoire du peuple juif.

La première, fidèle à l’action de Moïse, agit dans le respect du texte, dans la préservation du message divin. L’élection du peuple juif lui enjoint de garder intact le message divin original et de continuer de manière pérenne à jouer son rôle et assumer sa responsabilité de la transmission du message aux nations du monde.

 

La deuxième interprétation s’est renforcée par le contact du peuple juif dans son exil parmi les autres nations. Elle reconnaît l’apport à la civilisation des autres pensées (principalement le christianisme occidental). Elle tend à homogénéiser le message juif à la pensée moderne (en particulier, historiquement, à la culture et à la philosophie allemande). Cette position est celle des « élites éclairées », disons plutôt, la position des parties de la population auto-identifiées comme telles.

 

Avant la création de l’état d’Israël au début du 20ème siècle, Zeev Jabotinsky défendait la première interprétation, Martin Buber, la seconde.

 

Pour Jabotinsky le salut ne pouvait venir que de l’établissement d’une force juive, analogue à celle qui avait conquis la terre promise à Abraham et à sa descendance. « Si tu ne fais rien pour toi qui le fera ? ».

Pour Jabotinsky dont Pierre Lurçat épouse l’attitude, la survie du peuple juif doit se gagner par les armes. Il faut  gagner le respect des nations alliées contre le nazisme par une présence sur les champs de bataille, spécialement au moyen orient pour aider les britanniques à contrôler une région en ébullition.

Le sionisme de Jabotinsky a animé les fondateurs et les combattants qui ont fondé et défendu l’état d’Israël.

 

Pour Buber, l’idéal de pureté et de pacification contenu dans le message divin commandait aux enfants d’Israël de porter ce message par l’exemple et de gagner la paix par une attitude pacifiste.

Pour Martin Buber, l’essence du judaïsme suppose un respect absolu des commandements divins. Son élection lui commande de présenter aux regards des nations du monde un comportement exemplaire. Comme les prophètes, il attribue au mauvais comportement du peuple juif la responsabilité de ses malheurs. C’est grâce à un comportement exemplaire qu’il pourra racheter ses fautes et qu’il obtiendra le droit à sa survie. Cette attitude a de plus en plus été partagée par l’élite.

 

Pierre Lurçat décrit de manière détaillée comment un petit nombre d’intellectuels bien organisés (juifs israéliens ou non) a progressivement engagé la lutte contre le sionisme en cherchant à le supplanter. Elles ont cherché à imposer la thèse de Buber.

Lurçat expose comment, à l’aide de méthodes tactiques très efficaces, cette idéologie a pris tout d’abord le contrôle d’une partie importante du système universitaire (Université Bar Ilan), puis, d’organes de presse de premier plan (Haaretz), de la Cour Suprême de l’état, et imposé son contrôle  sur la politique de l’état (négociation des accords d’Oslo) et de l’armée (en établissant de tribunaux statuant sur la responsabilité morale des soldats durant leurs actions dans le combat). Poussé à sa limite, cette idéologie a la capacité d’empêcher la défense de l’état d’Israël par son armée.

 

Pierre Lurçat note le reflux récent de cette idéologie qui coïncide avec les immigrations récentes provenant de Russie et des pays à majorité arabe et la montée en responsabilité de ces nouveaux immigrés.

 

Nous recommandons la lecture de ce livre important qui apporte les clés indispensables à la compréhension de l’histoire récente d’Israël.

 

Israël apparaît aujourd’hui comme le laboratoire du combat mondial opposant un peuple luttant pour préserver son héritage et son identité contre des forces globalisantes qui sont animées des meilleures intentions mais qui ont le potentiel de conduire le monde vers le chaos.

 

Frédéric Cohen Tenoudji

 

9 Juillet 2017

 

 

Notes de lecture du livre

de

Philippe Val

 

Cachez cette identité que je ne saurais voir

(Editions Grasset)

 

Philippe Val  a écrit ce livre en décembre 2016 après la série d’attentats tragiques qui ont endeuillé la France. C’est un témoignage poignant du malheur qui s’est abattu sur notre population. Philippe Val était un ami proche des victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo. Il a dirigé cet hebdomadaire pendant 17 ans.

Dans ce livre courageux, P. Val exprime sa douleur et réfléchit sur la situation actuelle de la société française. Notamment, il exprime sa totale solidarité avec les juifs français qui sont les cibles constantes de ces attentats et sa solidarité avec l’état d’Israël.

 

Ce livre comporte trois parties.

Dans la première, Philipe Val parle de son expérience personnelle. C’est un artiste, passionné de littérature et grand lecteur des auteurs classiques. Comme René Girard1 il pense que les grandes œuvres littéraires découvrent des vérités sur les comportements humains qui ne sont pas accessibles par des œuvres plus rationnelles. Il nous fait partager son admiration pour les œuvres de Victor Hugo, de Shakespeare, de Montaigne et il montre comment elles accompagnent la pensée occidentale dans sa structuration.

Dans la seconde partie du livre, l’auteur remonte à la pensée fondatrice de la civilisation occidentale. Cette partie présente un intérêt majeur. Philippe Val n’accepte pas la notion que le judéo-christianisme est la pensée structurante du monde moderne. Il montre que le christianisme n’est qu’une variante du judaïsme, Jésus étant juif et circoncis, et que la venue de ce messie était annoncée par l’Ancien Testament. Il défend plutôt la thèse d’un héritage qui serait double, juif ET grec. La vision rationaliste et mécaniste de la pensée grecque s’est conjuguée à l’aventure humaine individuelle représentée par la pensée juive. Il propose la notion d’un héritage judéo grec de la civilisation européenne et occidentale. Le titre de l’ouvrage souligne que P. Val s’attaque à la dissimulation de cette dualité.

 

Pour démontrer l’héritage juif, Philippe Val développe de manière très étayée les progrès décisifs apportés par les marranes depuis l’époque de l’Inquisition.

Les marranes sont des juifs espagnols puis portugais qui ont choisi en se convertissant au catholicisme d’échapper à la torture ou à l’expulsion d’Espagne sous la contrainte d’Isabelle la Catholique reine d’Espagne puis de ses descendants (depuis 1492).

Bien qu’ayant cherché pour la plupart à conserver en secret leurs attaches juives, ils se sont éloignés, par la force des choses, de leurs deux pôles, le pôle juif et le pôle catholique. Historiquement, lors de la domination arabe de l’Espagne (circa 8ème au 11ème siècles), les juifs avaient eu connaissance des textes de la philosophie grecque apportée par les manuscrits arabes. Maïmonide avait été alors l’artisan majeur de la lecture des textes fondamentaux du judaïsme à la lumière de la pensée rationaliste grecque2. A la suite de Maïmonide, les marranes, très actifs économiquement et socialement dans la société espagnole, ont transmis à l’Espagne et à l’Europe les concepts de la pensée grecque. Il en est résulté des progrès économiques et culturels intenses.

P. Val cite dans cette lignée les grands penseurs descendants de marranes que sont Montaigne3 et Spinoza4.

Dans ses écrits, Montaigne, a chanté un modèle de développement individuel basé sur la liberté, l’harmonie et la tolérance. Spinoza est considéré comme le précurseur de la philosophie moderne.

P. Val retrace la lignée de ces grands penseurs vers la philosophie des lumières jusqu’à l’époque moderne. Le mode de vie européen actuel est représenté comme l’acmé de la civilisation.

C’est cette conception de la liberté de l’homme que Charlie Hebdo s’est attaché à défendre avec courage et constance pendant de nombreuses années. Le procédé éditorial choisi étant l’irrévérence vis-à-vis des positions religieuses ou morales qu’il jugeait archaïques.

 

Nous voulons remarquer à ce stade que  la conception du judaïsme développée dans ce livre par P. Val nous apparaît réductrice. Il assimile le judaïsme à celui conçu par les penseurs que nous trouvons dans son analyse. En quelque sorte,  il assimile l’arbre du judaïsme à ses beaux fruits sans décrire l’arbre qui les a nourris. En déplaçant ainsi son regard, il semblerait qu’il change de paradigme en omettant la référence première, le Message Premier, la Source de Vie, celle dont est porteur le peuple juif. Autrement dit, notre Arbre a donné  de très beaux fruits, certains en ont été détachés (les marranes), ou en sont tombés (Spinoza a été excommunié par les autorités rabbiniques après des débats intenses5). Maïmonide a rencontré une résistance pendant longtemps à ses écrits. En d’autres termes, ils ne représentent au mieux qu’imparfaitement l’esprit du judaïsme.

La complémentarité, mais l’irréductibilité des pensées juives et grecques sont des sujets de réflexion  importants dans le judaïsme orthodoxe contemporain.

 

La liberté apportée par le judaïsme, cette harmonie avec le monde, est acquise dans le judaïsme traditionnel par un respect strict des règles présentes dans les textes sacrés (la manifestation de la liberté apparaît lors de l’arrachement à la servitude en Egypte). C’est en s’efforçant (presque toujours imparfaitement) d’obéir aux 613 commandements que le juif tentera d’approcher une perfection, une liberté, en dominant les penchants et passions qui sont présents dans le cœur de tout homme.  Dans la section Kidouchim du Lévitique, le troisième livre du Pentateuque (l’Ancien Testament), D.ieu commande au peuple : Soyez Saints parce que je suis Saint. On peut constater cet empressement à obéir aux commandements divins en voyant les fidèles s’efforcer d’avoir un minyan (la présence de dix hommes au moins) pour pouvoir prononcer le Kaddish (prière pour l’élévation de l’âme des défunts) lors des prières quotidiennes.

Au fond, il existe un énorme malentendu dans le monde contemporain sur la liberté d’esprit apportée par le judaïsme qui est assimilée par certains, évidemment à tort, avec de la licence.

 

Finalement, la question qui se pose est : peut-on atteindre la liberté et une harmonie sociale partagée en faisant l’impasse sur un travail exigeant sur soi ? Nous ne le pensons pas.

 

Après la tragédie des attentats de janvier 2015, le peuple de France est apparu uni pour condamner les attentats. Nous noterons que, sans doute avec regret, P. Val dit que le peuple a dit : je suis juif, je suis, flic, je suis Charlie, alors que c’était probablement je suis Charlie, je suis flic, je suis juif, que l’on entendait.

 

P. Val note avec regret qu’il n’a pas trouvé le soutien qu’il escomptait et qui aurait du se manifester fortement, sur Internet par exemple. Peut être Philippe Val n’a-t-il pas recherché CES soutiens au bon endroit. Les organes de presse qu’il a combattus de manière continue pendant des années (le Figaro, La Croix,  ...) avaient de tous temps soutenu l’éthique morale de responsabilité sociale qui lui apparaissait nécessaire à cette occasion.

 

La dernière partie du livre de P. Val est l’analyse de l’œuvre majeure de James Joyce, Ulysse, dans lequel il voit l’apparition du héros (anti-héros ?) moderne. Il analyse très finement ce livre et montre que le héros juif, Léopold Bloom, révèle l’archaïsme de la société irlandaise et comment la moderniser. La licence des moeurs de Bloom joue un rôle essentiel dans cette libération (apparente). L’orthographe de son nom n’est pas usuelle. Ici la déformation permet de penser au vocable anglais bloom qui signifie fleurir, suggérant que le personnage apporte la floraison de la société.

 

Il nous apparaît à la lecture de son analyse que l’œuvre de Joyce est un contresens sur la liberté apportée par le judaïsme. L’œuvre civilisatrice d’Abraham et de sa descendance s’était opposée à des mœurs barbares dominantes (il faut malheureusement reconnaître que ces mœurs ne sont pas toutes considérées comme telles de nos jours). Au contraire, dans le livre de Joyce, " l’œuvre émancipatrice " de Bloom (manifestée par sa licence) s’opposait à une société chrétienne fortement structurée autour des valeurs judéo chrétiennes et qui avait du dans son histoire affronter des évènements tragiques (famines, émigration en masse).

C’est ce tragique contre sens sur cette conception de la libération qui nous apparaît habiter le monde moderne.

Le judaïsme apporte la liberté qui se gagne par l’acceptation de règles, à contrario, une conception qui tend à se généraliser aujourd’hui est que la liberté s’acquiert par le rejet de toute entrave. 

 

En conclusion le libre de Philippe Val est celui d’un auteur courageux en profonde empathie avec le judaïsme et le peuple d’Israël et animé des sentiments nobles de liberté de la civilisation européenne. C’est l’œuvre d’un philosophe. Sa clarté permet au lecteur une réflexion approfondie sur l’apport des juifs à la société européenne et sur une actualité tragique.

 

Références:

1 René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque (Poche 2011)

2 Moïse Maïmonide : Le guide des égarés (Verdier 1979)

3 Michel de Montaigne : Les essais (Poche 2009)

4 Baruch Spinoza : Voir l’excellent article sur Spinoza sur le site de l’encyclopédie en ligne Wikipedia

5 Voir le texte de l’exclusion (Herem) de Spinoza sur le site www.akadem.org (La sanction de son hérésie a été que les fidèles ne devaient pas l’approcher de moins de 4 coudées).

6 Voir la vidéo du cours sur le Maharal de Prague du Rav Raphaël Sadin sur le site koltora.net. Lien : http://koltora.net/index.php/fr/maharal-de-prague-2/69-maharal-de-prague-2015/1266-05-maharal-aggadot-la-philosophie-et-la-revelation

 

 

Frédéric Cohen Tenoudji

 

9 Juillet 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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